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Le langage médical de St Luc

Mis à jour : juil. 15



La tradition à dès le deuxième siècle identifiée le troisième évangile avec le médecin mentionné en Colossiens 4.14 :

  • Colossiens 4:14 Luc, le médecin bien-aimé, vous salue, ainsi que Démas.

Nous retrouvons cette identification chez Irénée de Lyon vers 180 ap J.C :

  • De son côté, ,Luc, le compagnon de Paul, consigna en un livre l'Evangile que prêchait celui-ci. Puis Jean, le disciple du Seigneur, celui-là même qui avait reposé sur sa poitrine, publia lui aussi l'Evangile, tandis qu'il séjournait à Ephèse, en Asie. [1]

Dans le prologue anti marcioniste vers 160-180 ap J.C :

  • En effet, Luc était un Syrien d'Antioche, médecin de profession, disciple des apôtres [...] Par conséquent, bien que des évangiles aient déjà été écrits, par Matthieu en Judée et par Marc en Italie. Mais poussé par l'Esprit Saint il (Luc) a écrit cet évangile dans les parties de l'Achaïe [2]

Et dans le fragment de Muratori vers 180ap J.C :

  • Troisième livre de l’Evangile, selon Luc. Luc, ce médecin, après l’ascension du Christ, alors que Paul l’avait pris auprès de lui en tant qu’expert en droit, en son nom pense-t-on, écrivit. Il n’avait pourtant pas vu lui-même le Seigneur dans la chair. [3]


Cette identification sous-entend que l'auteur de l'évangile est une personne instruite et nous allons nous-y pencher car l'évangéliste Luc est le plus proche d'un langage médical parmi les auteurs du Nouveau Testament, toutefois le langage médical de St Luc ne prouve pas qu'il est de facto un médecin car des auteurs comme Flavius Josèphe ou Lucien de Samostate ont un langage médical alors qu'ils ne sont pas médecin [4]. Ce qu'un langage médical chez St Luc peut nous apporter c'est un élément qui ne contredirait pas la tradition et irait plutôt dans sont sens.



Les parallèles médicaux dans l'évangile de Luc [5]
(Verset + commentaire)

  • Luc 1:1 Plusieurs ayant entrepris (επεχειρησαν) de composer un récit des événements qui se sont accomplis parmi nous,

Ici St Luc utilise le mot "επεχειρησαν (entrepris)", ce terme ne se retrouve que dans les écrits lucaniens et d'après Marvin R.Vincent il était courant dans le langage médical et on le retrouve par exemple chez Hippocrates qui commence son traité "de l'ancienne médecine" en utilisant le même terme d'une façon similaire à Luc 1.1 [6] :

Hippocrates de l'ancienne médecine 1. Tous ceux qui, de vive voix ou par écrit, ont essayé (επεχειρησαν) de traiter de la médecine, se créant à eux-mêmes, comme base de leurs raisonnements, l'hypothèse ou du chaud, ou du froid, ou de l'humide, ou du sec, ou de tout autre agent de leur choix, [...]



  • Luc 4:23 Jésus leur dit: Sans doute vous m'appliquerez ce proverbe: Médecin, guéris-toi toi-même [...]

Cette parole de Jésus concernant un médecin se retrouve uniquement dans l'évangile de Luc, d'après John Nolland ce type de proverbe parlant d'un médecin malade sous différentes formes et dans différends contextes était courant car nous en avons des traces chez Homère, Euripide, Eschyle , Plutarque, dans les sources rabbinique ou encore chez Hippocrate et Galien [7]. Galien au deuxième siècle ap J.C parle d'un médecin qui aurait dû se soigner lui même avant de soigner les autres :

"J'ai connu un autre médecin, dans notre Asie Mineure, dont les aisselles sentaient mauvais au point qu'aucune personne propre n'acceptait, étant malade, qu'il entrât chez elle. Il aurait dû d'abord se guérir lui-même de cette affection, puis se mettre alors seulement à soigner les autres." [8]

Hippocrate quant à lui dit la chose suivante :

"Si le public voyait au médecin le corps piètre et perdu, comment le croirait-il capable de soigner la santé des autres ?" [9]


  • Luc 4:35 Et Jésus lui commanda avec force : "Tais-toi et sors de lui." Et le démon, l'ayant jeté (ριψαν) par terre au milieu, sortit de lui sans lui avoir fait aucun mal (βλαψαν).

St Luc emploi ici deux termes courant dans le langage médical. Le 1er (ριψαν) était employé pour les convulsions [10] et seul St Luc l'utilise dans ce sens parmi tous les auteurs du Nouveau Testament. Le deuxième (ριψαν) se trouve aussi en Marc 16.18 et est couramment utilisé dans le langage médical [11].



  • Luc 7:21 En ce même moment il guérit un grand nombre de personnes de maladies, d'infirmités et d'esprits mauvais, et il accorda de voir à beaucoup d'aveugles.

St Luc divise les maladies en deux catégories "νοσων" et "μαστιγων", Arétée de Cappadoce faisait une distinction similaire dans son écrit sur les maladies chroniques et aiguës.



  • Luc 8:27 Lorsque Jésus fut descendu à terre, il vint au-devant de lui un homme de la ville, qui était possédé de plusieurs démons. Depuis longtemps il ne portait point de vêtement, et avait sa demeure non dans une maison, mais dans les sépulcres.

Cet épisode se trouve aussi dans Matthieu et Marc mais ces deux derniers ne contiennent pas des détails que St Luc apporte. St Luc précise qu'ils ne portait pas de vêtements depuis longtemps ce qui est caractéristique chez St Luc qui telle médecin précise la durée de temps ce qu'il fait aussi en 8.43 et 13.11. De plus le fait que la personne ne possède pas de vêtement relève d'un problème de la "manie" qui était un problème connu chez les médecin comme le montre Arétée de Cappadoce qui dit la chose suivante " Car, s'agrippant fortement au corps, la maladie ne se contente pas de le ruiner et dévaster rapidement, mais elle produit aussi fréquemment des désordres des sens, et même rend l'âme folle par l'acrasie du corps. C'est le cas dans la mélancolie et la manie" [12].



  • Luc 14:2 Et voici, un homme hydropique était devant lui.

Seul St Luc mentionne l'épisode avec cet homme atteint d'hydropique (oedème qui fait gonfler le corps en raison d'un excès de liquide).



  • Luc 22:44 Et, se trouvant en agonie, il priait plus instamment, et sa sueur devint comme des gouttes de sang, qui tombaient sur la terre.

St Luc est le seul auteur à rapporter cette information typiquement médical qui aujourd'hui pourrait correspondre à l’hématidrose.



  • Actes 20:7 Or, le premier jour de la semaine, comme nous étions assemblés pour la fraction du pain, Paul, qui devait partir le lendemain, discourait avec (les frères), et il prolongea son discours jusqu'à minuit. 8 Il y avait beaucoup de lampes dans la salle haute où nous étions assemblés. 9 Or un jeune homme, nommé Eutyche, qui était assis sur la fenêtre, pris par un sommeil profond tandis que Paul discourait longuement, fut entraîné par le sommeil, tomba du troisième en bas et fut relevé mort.

Dans ces versets St Luc nous rapporte la chute d'Eutyche qui s'est profondément endormis. L'auteur ne se contente pas de raconter l'endormissement d'Eutyche mais il nous donne les raisons de l'endormissement. Premièrement la raison de l'endormissement provient du long discours de l'apôtre Paul qui a duré jusqu'à minuit comme il le souligne au verset 7. Deuxièmement au verset 8 il prend soin de mentionner qu'il y'avait beaucoup de lampes et que la scène se déroule à l'étage, ce qui pourrait expliquer le profond sommeil d'Eutyche. Les lampes à huile dégagent une odeur et apportent à la piece une chaleur et ont pu en plus de la durée du discours de St Paul provoquer un manque d'oxygène qui a poussé Eutyche à tomber dans un sommeil profond [13]. Nous pouvons donc constater que l'évangéliste explique les raisons du sommeil (comme il le fait en Luc 22.45) et qu'en plus il prend soin de distinguer les différends degrés du sommeil, lorsqu'il vient jusqu'à qu'il prenne complètement possession d'Eutyche. De plus St Luc ne parle pas d'un simple sommeil mais d'un sommeil "profond", le fait d'adjoindre une épithètes au mot sommeil n'a rien d'étonnant puisque des auteurs comme Hippocrate n'hésitait pas à faire des distinction entre les sommeils [14].



D'autres éléments sont eux aussi intéressants, par exemple St Luc et l'auteur du NT qui fait le plus fréquemment la distinction entre la possession et la maladie (6.17-18 ; 8.2 ; 13.32 ; Actes 19.12) qui sont des versets qui ne se retrouvent pas dans les autres textes et en Luc 8.43 il omet volontairement la critique envers les médecins que l'on trouve en Marc 5.26, cette omission peut s'expliquer par le fait que St Luc en tant que médecin n'a pas voulu critiquer ses compères. Nous pouvons donc conclure que St Luc et le seul à rapporter un proverbe concernant les médecins, il est le seul à parler des gouttes de sang qui coule du visage du Christ, il est celui parmi les auteurs des évangiles qui fait le plus souvent une distinction entre la possession et la maladie, il divise la maladie en deux catégorie comme Arétée de Cappadoce et évite de porter une critique envers les médecin comme en Marc 5.26. Tous ces éléments ne rentrent pas du tout en contradiction avec l'identification du 3ème évangile avec le médecin bien aimé mentionné en Colossiens 4.14 et au contraire s-y conforment plutôt bien.






  1. Irénée de Lyon, contre les hérésies III, 1.1

  2. David Alan Black, Why four Gospels ?, chap2

  3. http://pascal.dupuy.chez-alice.fr/Lexique/muratori.htm

  4. Marvin R.Vincent, The Synoptic Gospels. Acts of the Apostles. Epistles of Peter, James and Jude, p251

  5. Pour les parallèles j'ai principalement reprit Sylvie Chabert D'Hyères, Saint Luc évangéliste et historien pp128-132 qui elle même a reprit les travaux W.K Hobart, The medical language of St. Luke

  6. John Nolland, Novum testamentum, Vol. XXI fasc.3, Classical and rabbinic parallels to physician, heal yourself

  7. traduction reprise dans Galien de Pergame, Souvenir d'un médecin traduit par Paul Moraux, p118 ; Voir aussi Sylvie Chabert D'Hyères, Saint Luc évangéliste et historien p128

  8. Hippocrate, Du médecin, I

  9. Sylvie Chabert D'Hyères, Saint Luc évangéliste et historien pp130-131

  10. Ibid

  11. https://www.persee.fr/doc/keryl_1275-6229_2004_act_15_1_1091

  12. Richard N.Longenecker, Bible commentary the new international version volume 9, pp239-240

  13. Voir le commentaire sur Actes 20.9 de Richard N.Longenecker dans The expositor's Bible commentary revised edition Luke-Acts

  14. Hippocrate, Coaques II, XXIV 2



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