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Le Pape Nicolas V, a-t-il autorisé l’esclavage des Noirs ?


Cet article a été écrit par Jean-Claude Djereke [1].


Le 8 janvier 1454, à Rome, était publiée la bulle “Romanus Pontifex” de Nicolas V (1397-1455). Qu’est-ce qu’une bulle ? La bulle “Romanus Pontifex” visait-elle les Noirs ? Le Pape italien cautionna-t-il vraiment l’esclavage des Noirs comme le soutiennent certains “intellectuels” africains, qui demandent aux Africains d’abandonner la religion catholique ?

Nos recherches démontrent que la réalité est tout autre car, que ce soit dans “Romanus Pontifex” (8 janvier 1454) ou dans “Dum Diversas” (18 juin 1452), les deux bulles (une bulle étant un courrier par lequel le pape pose un acte juridique important) ne visaient pas les Noirs mais “toutes les personnes, considérées comme infidèles et ennemies du Christ”, c’est-à-dire les Sarrasins.

Le roi portugais Alphonse V voulait attaquer et soumettre ces derniers si le Saint-Siège l’y autorisait. La réponse de Nicolas ne tarda pas. Non seulement le Pape approuva le projet mais il concéda au roi “l'autorisation d’attaquer, de conquérir et de soumettre les Sarrasins, païens et autres infidèles ennemis du Christ, de s’emparer de leurs territoires et de leurs biens, de soumettre leur personne en perpétuelle servitude et de transmettre ces territoires et biens à ses successeurs”. Le terme “Sarrasin” désignait les musulmans d’Orient, d’Afrique ou d’Espagne au Moyen-Âge et non les Africains car ceux-ci étaient plutôt présentés par la bulle “Romanus Pontifex” comme « des peuples gentils ou païens nullement infectés par la secte de l’abominable Mahomet » [2]

Pourquoi le pape donna-t-il son feu vert pour que les musulmans soient attaqués et soumis ? Parce que l’Occident chrétien était confronté à un Islam aussi violent et aussi conquérant que l’était le Christianisme pendant les croisades au Moyen-Âge, surtout à l’Est où les Turcs s’étaient emparés de Constantinople en 1453.

Comme on peut le voir, c’est la lutte contre cet Islam belliqueux et conquérant qui poussa le pape Nicolas V à concéder au roi Alphonse le droit de conquête [3].

L’historienne Hélène Vignaux abonde dans le même sens quand elle écrit : « Nous ne pensons pas que ce bref ait voulu constituer une constitution générale de légitimation de l’esclavage. À notre avis, la rédaction de ce texte fut très maladroite comme l’indique la rectification qui y fut apportée l’année suivante par le même Nicolas V, qui excluait formellement que les Noirs puissent être réduits en esclavage. Nous pensons également que le document ainsi rectifié ne prévoyait l’asservissement par les Portugais des Noirs non baptisés que parce que ces derniers étaient eux-mêmes sujets de seigneur mahométans, donc « infidèles. » Vignaux poursuit : “Les Noirs non baptisés n’étaient ainsi exclus du bénéfice de la liberté que parce qu’ils étaient les sujets des ennemis de la foi ». [4]

Quand le pape Nicolas parle de “Sarrasins, païens et autres ennemis du Christ à réduire en servitude perpétuelle”, on voit bien que le critère n’est pas racial mais religieux.

Cela dit, on peut admettre sans peine que des ordres religieux (Capucins, Dominicains, Jésuites, etc) prirent part à l’abominable commerce des esclaves et que des sanctions furent prises contre les rares ecclésiastiques qui y étaient opposés. C’est le cas des capucins Epiphane de Moirans et Francisco José de Jaca emprisonnés à l’hôpital de la Havane pour avoir condamné vigoureusement les chrétiens qui pratiquaient l’esclavage des Noirs [5].

De ce qui précède, découle la nécessité de distinguer trois choses :

  1. La bulle Romanus Pontifex” parlait de Sarrasins et non de Noirs.

  2. Nicolas V ne donna pas au roi Alphonse l’autorisation de réduire les Noirs en esclavage.

  3. Certains disciples du Christ en Occident participèrent malheureusement à l’ignoble et honteux esclavage des Noirs. Ignoble et honteux car l’Évangile enseigne que tous les hommes sont enfants de Dieu et égaux devant Lui. Cette honte était bien perceptible dans le discours de Jean-Paul II pendant sa visite à la maison des esclaves de Gorée (Sénégal) le samedi 22 février 1992 lorsqu’il parlait d’injustice et de “drame de la civilisation qui se disait chrétienne”.

Certains “intellectuels” africains pensent que le Christianisme empêche les Africains de se développer et que c’est en retournant aux religions de nos ancêtres que nous serons logés à la même enseigne que les Sud-Coréens.

Même si je n’approuve pas tout ce qui se dit et se fait dans l’Église catholique (par exemple, la présence de deux représentants du Vatican à l’intronisation du criminel Dramane Ouattara, le silence des autorités vaticanes sur les crimes de la France en Afrique, etc.), je suis loin de partager cette thèse pour deux raisons. La première, c’est que la Corée du Sud compte des chrétiens et pas seulement des Bouddhistes et des Hindouistes. Deuxièmement, je me dis que, si les religions de nos pères rendaient un pays riche et prospère, Haïti et le Bénin, où l’on trouve des adeptes du Vodun, ne seraient pas en train de “se chercher” comme plusieurs pays de l’Afrique francophone. À mon avis, les raisons pour lesquelles nous tournons en rond depuis 60 ans sont à rechercher ailleurs que dans la Bible qui ne prône ni le détournement des fonds publics, ni la paresse, ni le laisser-aller, ni la soumission à l’injustice ou à la dictature.

Aujourd’hui, Kigali, où habitent des chrétiens, est la ville la plus propre d’Afrique parce que Paul Kagame et ses compatriotes se sont mis au travail; parce que le président rwandais déteste la saleté, le désordre, l’indiscipline, le farniente; parce qu’il a eu le courage de prendre ses distances avec la France, parce qu’il préfère construire des routes, dispensaires, bibliothèques et universités au lieu d'acheter des appartements en Europe et d'enrichir sa famille, etc. Pendant ce temps, nous, les Africains francophones, avons peur de nous affranchir de cette France qui contrôle et pille nos économies et passons notre temps à accuser le Christianisme de ceci ou de cela.





1.Jean-Claude Djéréké est né en 1962 en Côte d'Ivoire. Il a étudié les lettres modernes (Abidjan), la philosophie (Kinshasa), la théologie (Nairobi et Rome) et les sciences politiques (Paris). Il a exercé dans l'éducation et le développement, au Tchad, au Cameroun, en Côte d'Ivoire et au Burkina Faso. Docteur en histoire et sociologie des religions (EPHE-Sorbonne/Paris) et auteur de plusieurs articles et ouvrages, dont L'Engagement politique du clergé catholique en Afrique noire (Paris, Karthala, 2001) et Abattre la Françafrique ou périr. Le dilemme de l'Afrique francophone (Paris, L'Harmattan, 2014), il enseigne à Drexel University (USA), tout en travaillant avec le Centre des recherches pluridisciplinaires sur les communautés d'Afrique noire et des diasporas, basé à Ottawa.

2. A. Quenum,, “Les Eglises chrétiennes et la traite atlantique du XVe siècle au XIXe siècle” Paris, Karthala. 1993.

3. A. Quenum, Op. cit.

4. Hélène Vignaux, “L’Église et les Noirs dans l’audience du Nouveau Royaume de Grenade”, Presses universitaires de la Méditerranée, 2009, pp. 33-83

5. A. Quenum, Op, cit., p. 137



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