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Une erreur historique en Luc 2.1-2 ?

Dernière mise à jour : juil. 7


Luc 2

1 Or, en ces jours-là, fut publié un édit de César Auguste, pour le recensement de toute la terre. 2 Ce premier recensement eut lieu pendant que Quirinius était gouverneur de Syrie.


St Luc dans son évangile parle d'un recensement qui eu lieu sous César Auguste pendant que Quirinius était gouverneur de Syrie, ce qui place l'événement vers -4 av J.C. Flavius Josèphe parle lui aussi du recensement de Quirinius sauf que Josèphe place l'événement vers l'an 6 ap J.C :

  • Quirinius, membre élu Sénat, qui, par toutes les magistratures, s'était élevé jusqu'au consulat et qui jouissait d'une considération peu commune, arriva en Syrie où l'empereur l'avait envoyé pour rendre la justice dans cette province et faire le recensement des biens.

  • On lui avait adjoint Coponius, personnage de l'ordre équestre, qui devait gouverner les Juifs avec pleins pouvoirs. Quirinius vint aussi dans la Judée, puisqu'elle était annexée à la Syrie, pour recenser les fortunes et liquider les biens d'Archelaüs. [1]

La majorité des érudits concluent que l'auteur de Luc a commis une erreur, par exemple Bart Ehrman parle du recensement de Luc comme d'un "problème historique sérieux" [2], Marie-Françoise Baslez qualifie l'épisode de Luc de "référence chronologiquement inexacte [3]", Maurice Casey parle de "rapport inexacte [4]" et James D.G Dunn dit qu'il "est difficile d'éviter la conclusion que Luc s'est trompé en datant le recensement si tôt [5]".

En effet plusieurs problèmes peuvent être avancés pour soutenir une erreur de la part de St Luc, comme par exemple le fait que l'on possède des archives relativement fiables sur le règne de César Auguste et que l'on y fait aucune mention d'un recensement dans tout l'empire ou de l'obligation faite à chacun d'aller s'inscrire dans sa ville natale ou encore le fait que St Luc affirme que Quirinius était gouverneur de Syrie alors que nous savons de divers sources historiques (Flavius Josèphe et Tacite) que Quirinius ne fut gouverneur de Syrie que dix ans après la mort d'Hérode en l'an 6 ap J.C. [6]

Toutefois le verset de Luc 2.1-2 peut être abordé d'une tout autre manière et plusieurs contres objections peuvent abordées pour soutenir que l'évangéliste en Luc 2.1-2 ne fait pas référence au recensement dont Flavius Josèphe parle.

Premièrement il n'est pas correct de reprocher à St Luc d'être le seul à faire référence à un recensement qui eu lieu sous Auguste via Quirinius alors que Josèphe est le seul parmi les historiens païens et juifs à faire référence au recensement qui eu lieu en l'an 6 et personne n'y voit de problèmes. Ensuite St Luc dans ses écrits ne fait pas référence à un recensement mais à deux, l'un en Luc 2.1-2 qu'il place -4 et l'autre en Actes 5.37 qui est celui qui eu lieu en l'an 6, on se demande comment ou pourquoi St Luc a pu parler du même recensement à deux reprises en les plaçants à deux dates différentes, l'explication la plus simple est qu'il avait bien connaissance de deux recensements différends, l'un vers -4 qu'il mentionne en Luc 2.1-2 et l'autre vers 6 qu'il mentionne en Actes 5.37 et que Flavius Josèphe mentionne aussi.

En Luc 2.1 l'évangéliste utilise le terme "ἀπογράφω" qui fait référence à un simple"enregistrement" [7] ce qui peut nous amener à penser qu'il ne s'agit pas d'un recensement de grande échelle.

L'expression "toute la terre (πασαν την οικουμενην)" peut elle aussi faire référence à un enregistrement local et non un recensement de tout le monde romain, ce qui pourrait expliquer le fait que le recensement de Luc 2.1-2 n'a pas été mentionné par d'autres auteurs. L'expression "toute la terre (πασαν την οικουμενην)" peut avoir plusieurs significations comme toute la terre, tout un pays, toute une région ou tout une ville. Dans les écrits de Dion Cassius (2-3ème siècle) l'expression est utilisée pour parler de la révolte de Bar Khoba et Dion Cassius précise que "toute la terre a été ébranlé [8]", bien évidement l'expression est ici utilisé dans un sens local et il est tout à fait probable que St Luc l'utilise dans un sens similaire.

Il reste maintenant un dernier problème, St Luc dit que Quirinius était gouverneur de Syrie au moment du recensement hors ce n'est que qu'en l'an 6 que Quirinius est devenu gouverneur de Syrie. Face à ce problèmes nous pouvons soumettre plusieurs possibilités.

Le verset de Luc 2.2 est souvent traduit de la sorte : "Ce premier (πρωτη) recensement eut lieu pendant que Quirinius était gouverneur de Syrie", toutefois le grec permet une autre traduction. En effet le terme "πρῶτος" peut aussi signifier "avant" ce qui donnerait la traduction suivante pour Luc 2.2 :

  • Ce recensement fut antérieur à celui qui eut lieu pendant que Quirinius était gouverneur de Syrie [9]

Cette solution a été accepté par divers spécialistes comme Nicholas T.Wright ou encore Brook Pearson [10], et elle est à tout possible d'un point du vu linguistique car le terme "πρῶτος" suivi d'un génitif (cf Luc 2.2) est toujours traduit par "avant" en Jean 1.15.

Si l'on suit cette traduction alors la contradiction entre Luc et Josèphe disparait car St Luc ne dit pas que Pilate était gouverneur au moment du recensement, toutefois bien que la traduction soit possible cela ne signifie pas qu'elle est la plus probable [11], et nous devons regarder les autres arguments.

Une autre solution pourrait être d'affirmer que Quirinius a bien fait un recensement entre 4 et 1 av J.C. Mais peut-on prouver cette affirmation ?

Plusieurs explications ont été proposées :

Quand St Luc dit que Quirinius était gouverneur de Syrie il utilise le terme "ἡγεμονεύω" qui peut faire référence à un simple général qui supervisait une province [12] de plus Tacite nous dit que Quirinius menait des expéditions militaires une dizaine d'années avant le recensement de l'an 6 ap J.C [13] ce qui rend possible un recensement de Quirinius vers l'an 4 et 1 av J.C.

Une autre explication pourrait être que Quirinius a exercé deux mandats de gouverneur. Pour soutenir cette hypothèse divers argument ont été avancés. Par exemple certains ont affirmés qu'une inscription connu sous le nom de "Lapis Tiburtinus" pourrait soutenir que Quirinius a effectué deux mandats, cette inscription mentionne un personnage qui fut gouverneur de Syrie à deux reprises et pourrait correspondre à Quirinius. Toutefois cette inscription pose deux problèmes, le premier et que l'inscription ne mentionne pas le nom du personnage en question et l'identification avec Quirinius ne peut être que spéculative. Deuxièmement l'inscription peut aussi être interprétée de façon à ce qu'elle ne mentionne pas un personnage qui a effectué deux mandat mais un seul mandat [14].

Une autre inscription connue sous le nom de "Lapis Venetus" fait mention d'un chevalier nommé Q. Aemilius Secundus qui a effectué un recensement sous les ordres de Quirinius, voici le texte de l'inscription :

« Q. Aemilius Secundus, Vils de Quintus, de la Tribu Palatina, (a servi) dans le camp du divin Auguste, sous P. Sulpicius Quirinius, légat de César en Syrie,

décoré des distinctions honoriViques, préfet de la Ire cohorte Augusta,

préfet de la IIe cohorte Classica. En outre, par ordre de Quirinius, j’ai fait le “census” des 117 milles citoyens d’Apamée. En outre, envoyé par Quirinius en mission contre les Ituréens sur le mont Liban, j’ai pris leur citadelle. Et avant le service militaire, pré fet des ouvriers, dé taché par deux consuls à “l’aerarium”.

Et dans la colonie, questeur, édile 2 fois, duumvir 2 fois, pontife. Ici ont été déposés Q. Aemilius Secundus, Vils de Quintus, de la tribu Palatina, (mon) Vils et Aemilia Chia (mon) affranchie

En outre ce monument est exclu de l’héritage. »

D'après l'historien Bruno Bioul ce recensement ne correspond pas au recensement mentionné par Flavius Josèphe car le recensement de Josèphe concerne uniquement la Judée tandis que le recensement mentionné par le Lapis Venetus concerne la Syrie. Bioul affirme même que le recensement mentionné dans l'inscription doit avoir eu lieu car (je cite) "le recensement de la ville syrienne d’Apamée fut suivi d’une mission en Iturée, une région limitrophe de la Palestine, autour de la plaine de la Beqa’ah. Or la citadelle des Ituréens, dont le roi Ptolémée s’était allié à Antigone II et aux Parthes, fut prise par Hérode le Grand vers 40 av. J.-C. Par conséquent, la légation de Quirinius dont parle cette inscription doit se situer avant la mort du roi, à la toute fin du Ier s. av. J.-C.". [15]

Si cette interprétation est correct nous avons une preuve solide que Quirinius a effectué plusieurs recensements, ce qui renforce l'idée que Luc ne s'est pas trompé. Un dernier élément doit-être souligné, nous ne connaissons pas le gouverneur qui a régné en Syrie entre 4 et 1 av J.C. Voici une liste des gouverneurs en Syrie :

  • Marcus Titus 10 et 8 av J.C

  • Cais Sentiu Saturninus 8 et 6 av J.C

  • Publius Quintilius Varus 6 et 4 av J.C

  • [?] 4 et 1 av J.C

  • Caius Cesar 1 et 4 ap J.C [16]

Nous avons donc une place de disponible pour Quirinius entre 4 et 1 av J.C. Quoi qu'il en soit il existe plusieurs possibilités pour expliquer les versets de Luc 2.1-2, c'est pour ses raisons que plusieurs spécialistes ont conclut que St Luc ne s'est pas forcément trompé. Par exemple Craig Blomberg dit "(qu)'Il n'y a pas encore assez de preuves pour prouver que Luc avait raison sur tous les détails concernant Quirinius ou le recensement, mais il y a certainement assez de preuves pour qu'il soit très présomptueux d'affirmer que Luc ce soit trompé [17]", Darell Bock nous dit "(qu') à la lumière des diverses possibilités, il est clair que la relégation de Luc 2:2 dans la catégorie des erreurs historiques est prématurée et erronée [18]" et Bruno Bioul nous dit que le récit de Luc "s'avère à l'analyse, tout à fait vraisemblable [19]".






  1. Flavius Josèphe, Antiquités judaïques, 18.1

  2. Bart Ehrman, La construction de Jésus aux sources de la religion chrétienne, p52

  3. Marie-Françoise Baslez, Bible et histoire, p190

  4. Maurice Casey, Jesus of Nazareth, p146

  5. James D.G Dunn, Jesus Remembered, p344

  6. Bart Ehrman, La construction de Jésus aux sources de la religion chrétienne, pp52-53

  7. Trent Horn, Hard saying a Catholic approach to answering Bible difficulties

  8. Dion Cassius, histoire romaine 69.13 ; voir aussi Bruno Bioul, les évangiles à l’épreuve de l’histoire p240

  9. C'est ainsi que le verset est rendu dans la traduction Pirot-Clamer

  10. Trent Horn, Hard saying a Catholic approach to answering Bible difficulties ; https://www.academia.edu/26047721/The_Lucan_Censuses_Revisited

  11. Bruno Bioul par exemple postule contre cette traduction, voir Bruno Bioul, les évangiles à l’épreuve de l’histoire pp254-255

  12. Par exemple St Luc utilise le terme ἡγεμονεύω en Luc 3.1 pour décrire la position de Pilate qui était préfet, pour un soutient de cet argument voir Trent Horn, Hard saying a Catholic approach to answering Bible difficulties ; Craig L.Blomberg, The historical reliability of the Gospels second edition, pp248-249

  13. Tacite Annales 3:48

  14. Bruno Bioul, les évangiles à l’épreuve de l’histoire p251

  15. Bruno Bioul, les évangiles à l’épreuve de l’histoire pp252-253 et 258 ; voir aussi Sylvie Chabert d'Hyères https://www.academia.edu/40414626/Le_Consul_Sulpicius_Quirinius_II_Sa_première_légation_en_Orient

  16. Bruno Bioul, les évangiles à l’épreuve de l’histoire p250

  17. Craig L.Blomberg, The historical reliability of the Gospels second edition, p249

  18. Voir le commentaire sur Luc 2.2 de Darell Bock dans Luke 1.1-9.50, Baker exegetical commentary on the New testament

  19. Bruno Bioul, les évangiles à l’épreuve de l’histoire p257







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